Fraude fiscale : des milliards annoncés… et des agents invisibles ?

Le 7 avril 2026, le ministère de l’Action et des Comptes publics a présenté son bilan 2025 de la lutte contre la fraude fiscale. À première vue, les chiffres ont de quoi impressionner : plus de 17 milliards d’euros de droits et pénalités notifiés, en hausse de 3 %, et 25,5 milliards d’euros au total en incluant les crédits d’impôt non remboursés.

Mais derrière ces chiffres flatteurs, une question mérite d’être posée : que célèbre-t-on vraiment ?

Oui, les montants notifiés progressent. Oui, les contrôles externes augmentent. Mais dans le même temps, les encaissements stagnent à 11,4 milliards d’euros, voire reculent légèrement.

Autrement dit : on notifie plus… mais on ne recouvre pas davantage.

Et comment ignorer qu’une part significative de la hausse des résultats repose sur une opération exceptionnelle (près de 4,85 milliards d’euros liés à une seule société) ? Peut-on sérieusement parler de tendance structurelle ?

Relativisons la performance…

Le communiqué insiste lourdement sur le rôle de l’intelligence artificielle :

  • 2,8 milliards d’euros notifiés grâce au data mining
  • Plus de 57 % des dossiers professionnels issus de l’IA
  • Une hausse de la médiane des montants notifiés

Très bien. Mais posons une autre question : l’IA remplace-t-elle les agents ?

Car derrière chaque dossier, chaque contrôle, chaque redressement, il y a un travail humain : analyse, contradiction, expertise, rédaction, suivi…

L’IA ne contrôle pas. Elle oriente.
Et sans agents formés, expérimentés, et en nombre suffisant, ces orientations restent lettre morte. L’IA vitrine apparaît alors comme une illusion technologique

Ce bilan oublie opportunément un élément essentiel : les conditions de travail dans les services de la Direction générale des Finances publiques. Les services sont sous pression permanente

Depuis des années, on supprime des emplois, on réorganise, on contrôle à distance, on spécialise…

Résultat : les équipes sont sous tension avec une perte de sens et une pression constante pour “faire du chiffre”.

Les pôles nationaux de contrôle à distance (PNCD) traitent de plus en plus de dossiers. Mais à quel prix ? Une industrialisation du contrôle fiscal, parfois au détriment de la qualité et du discernement.

Et pendant ce temps-là, une réalité bien plus silencieuse s’installe.

On parle d’intelligence artificielle, de ciblage, de performance. Mais sur le terrain, une autre question monte, beaucoup moins visible dans les communiqués :
qui va encore faire le contrôle fiscal demain ?

La crise des vocations n’est plus une impression, c’est un constat.
De moins en moins de candidats pour les postes d’inspecteurs, des difficultés croissantes à pourvoir les fonctions de chefs de brigades, des postes vacants ou occupés par défaut.

Et pour ceux qui arrivent ? Une formation initiale jugée insuffisante.

Or, le contrôle fiscal ne s’improvise pas.
C’est une matière technique, exigeante, qui nécessite du temps pour être maîtrisée, de l’accompagnement, de la transmission d’expérience.

Aujourd’hui, trop souvent, les agents apprennent “en marchant”, sous pression, avec des portefeuilles déjà lourds, et des attentes toujours plus élevées en matière de résultats.

Peut-on sérieusement prétendre renforcer la lutte contre la fraude fiscale en fragilisant ceux qui en sont les acteurs ?

Car derrière les chiffres et les outils, il y a une réalité simple : sans attractivité, sans formation solide, sans perspectives, il n’y aura plus de contrôle fiscal à la hauteur des enjeux.

Et aucune intelligence artificielle ne comblera ce vide-là.

La fraude fiscale constitue un enjeu sérieux, pas un outil de communication

Personne ne conteste la nécessité de lutter contre la fraude fiscale.
Mais réduire cette politique publique à une accumulation de chiffres et à une vitrine technologique est une erreur.

La fraude est complexe :

  • montages internationaux
  • prix de transfert
  • sociétés écrans
  • domiciliation fictive

Elle exige :
✔ du temps
✔ de la compétence
✔ de la stabilité dans les équipes

Pas uniquement des algorithmes.

Il faut remettre l’humain au cœur du contrôle fiscal

Ce bilan 2025 met en avant des résultats. Très bien.
Mais il passe sous silence l’essentiel : les femmes et les hommes qui rendent ces résultats possibles.

Sans reconnaissance, sans moyens, sans effectifs suffisants, il n’y aura pas de lutte efficace et durable contre la fraude fiscale.

La dernière réorganisation de la mission CF avec la disparition des PCE et la taylorisation de ses anciennes missions éclatées sur d’autres services, anciens ou nouveaux, ne repose assurément pas sur l’intérêt du métier ni sur l’aspect humain. Les agents sont désormais cantonnés à des activités monotâches, sans vision globale des dossiers. On fragmente, on découpe, on spécialise à l’extrême… au point de perdre le sens même du contrôle fiscal.

L’IA ne remplacera jamais un agent des Finances publiques.
Et penser le contraire, c’est préparer l’affaiblissement du contrôle fiscal de demain.

Pour la CFTC DGFiP, les priorités sont claires :

  • arrêter les suppressions d’emplois
  • renforcer les effectifs du contrôle fiscal
  • garantir des conditions de travail dignes
  • reconnaître l’expertise des agents
  • sanctuariser le rôle de technicien en fiscalité du chef de brigade dont malheureusement aujourd’hui on le dépouille en le détournant vers des tâches administratives, statistiques voire même sans lien avec son activité, parce qu’il faut sans cesse réattribuer des missions, faute de personnel.
  • renforcer la formation initiale en matière de contrôle fiscal afin que les stagiaires ne sortent pas de l’ENFIP avec la boule au ventre parce qu’ils se sentent peu outillés notamment pour aller sur place en vérification, ce que confirment les chefs de services qui les accueillent

C’est à ce prix que la mission regagnera en attractivité et que les affectations en Brigade de vérification par exemple ne seront plus des affectations d’office.

Car derrière les milliards affichés, il y a surtout un service public qui tient… grâce à ses agents.